Coup de coeur pour Moon Brothers, par Sylvie Van Praët

Moon Brothers, Sarah Crossan, traduit par Clémentine Beauvais, Rageot, 2019.

Pour Joe, Ed c’était son « frère, mais c’était aussi un genre de père et de meilleur ami ».

Si Joe part pour le Texas c’est pour retrouver ce frère qui est parti il y a longtemps. Il n’était alors qu’un petit garçon dans une famille sans père et quasiment sans mère.

Maintenant Edward Moon attend son exécution à moins que la cour d’Etat, la cour suprême et en dernier recours le gouverneur n’en décident autrement.

Joe raconte ses journées, ses rencontres au parloir avec ce frère à qui il ne sait pas quoi dire..

Joe se souvient de lui, si prévenant, qui l’emmenait à l’école et lui racontait des blagues.

Joe ne peut croire à la culpabilité de son frère.

« Ils ont coffré Ed pour le meurtre d’un flic,

un crime bien moche,

mais tous les criminels ne finissent pas sur la chaise,

électrique. »

Dans la touffeur du Texas Joe bricole une voiture en gage de quoi on lui fournit une chambre et de quoi manger.

Entre les parloirs et les souvenirs Joe redécouvre ce frère comme un « mec bien » et l’attente n’en devient que plus oppressante.

Et puis il y a Nell, une fille délurée qui prend de plus en plus de place « Je pense à Nell, son short, son T-shirt lâche, pas à Ed et à son jogging ».

De chapitre en chapitre le temps s’écoule et le gouffre se creuse entre la résignation de Ed et l’espoir mêlé de colère de Joe.

Le récit est à la première personne et le narrateur nous livre sans voile, ses impressions, ses souvenirs, ses émotions, ses désirs et ses défaites. Cela donne à ce livre une forme très particulière de chapitres très courts, le plus court étant celui-ci :

 » Jour suivant

Pareil « 

et des chapitres plus développés dont l’un des plus longs est sans doute le récit par Ed du périple qui lui valut de se retrouver en prison.

« Moon Brothers » ressemble ainsi à un journal intime où les personnages de sa sœur, sa mère, sa tante sont dévoilés progressivement au fil des souvenirs et l’histoire de Joe se construit comme un puzzle où le lecteur est très actif.

C’est bien sûr un plaidoyer contre la peine de mort pratiquée encore aux Etats Unis.

Coup de coeur pour Inséparables, par Anouk Gouzerh :

A découvrir, de la même autrice : Inséparables (éditions Rageot, 2017), l’histoire de Grace, sa rentrée au lycée, son premier amour, sa relation avec sa soeur Tippi, sa famille… une histoire classique, sauf que Grace et Tippi sont des « soeurs siamoises », aux tempéraments bien différents.

Le livre est, comme Moon Brothers, écrit en vers libres, et évite avec talent le voyeurisme, le pittoresque ; il explore toute la complexité des relations entre les personnages, et nous émeut fortement lorsqu’il exprime le sentiment de risque avec lequel les deux soeurs vivent, de santé fragile alors qu’elles commencent à s’ouvrir au monde.

Ces romans nous ont été présentés par les bibliothécaires de la médiathèque La Pléiade de Beaugency dans le cadre du club Book Ados, pour découvrir la littérature jeunesse à partir de 13 ans (un vendredi soir par période, à la médiathèque).

Booktubes : Jeanne Benameur par les collégiens de Meung-sur-Loire.

Par et avec : la classe de 4e D du collège Gaston Couté de Meung-sur-Loire, avec Mme Bondeel, professeure de français, et Mme Amady, professeure documentaliste.

Les élèves ont participé au projet TOP’ADOS : ils ont lu six romans de Jeanne Benameur et ont réalisé et monté des booktubes, des vidéos pour partager leur avis et coups de coeur.

Retrouvez ci-dessous cinq booktubes qui auraient dû être présentés par les élèves lors du salon du livre.

Samira des Quatre-Routes

Présentation : Marine, Matthys, Tiago, Titouan.

Le Ramadan de la parole

Présentation : Alban – Hugo – Noah – Oscar

Valentine Remède

Présentation : Arnaud – Altin – Léo – Mathis – Silvino – Théo

Pourquoi pas moi
Ça t’apprendra à vivre

Coup de cœur pour Les mots sont des oiseaux par Audrey Gaillard

Les mots sont des oiseaux, Marie Sellier, Catherine Louis, éd. HongFei, 2020

Petit frère et Grand frère se dirigent vers la mer, ils traversent la forêt puis retrouvent Shu sur la plage.

C’est une immersion dans la nature que nous offrent l’autrice Marie Sellier et l’illustratrice Catherine Louis. Une nature vivante qui éveille tous les sens, une nature enveloppante et libératrice, à l’image d’une cabane qui serait à la fois refuge et ouverture sur le monde : « La forêt est une hutte, une cabane géante, une cathédrale de bois et de feuilles qui filtre la lumière et les bruits. »

Les illustrations en papier découpé, aux couleurs noires, grises et blanches apportent cette délicatesse, cette sensation de douceur, soulignées par un ou plusieurs détails en rouge. Les chaussures de Petit Frère, le chapeau de Shu, le bec de l’oiseau… ainsi mis en valeur en rouge révèlent l’intensité du moment présent et la joie certaine de Petit Frère.

Le monde qui l’entoure n’est que mouvement et courbe : les arbres, les buissons, les vagues, les oiseaux. Ils représentent l’infini, la continuité et accompagnent l’imaginaire de Petit Frère. Les images à fond perdu élargissent l’horizon. Le·la lecteur·rice est invité-e à avancer, à suivre les traces de pas dans le sable, à voler sur le dos de l’oiseau et ainsi à tourner la page avec engouement. L’écriture de Marie Sellier contribue à ce dynamisme, elle est comme le corps en mouvement : « Il fait l’étoile, il fait le soleil, il fait le croissant de lune ».

Nature et personnages interagissent. Petit Frère a les bras tendus comme les branches, il se tient en équilibre sur une main, les corps des trois personnages ondulent, s’enlacent et font écho au vent que l’on devine dans les buissons et à la mer remuante. Shu que l’on découvre sur la plage en même temps que Petit Frère et Grand Frère, ressemble à une danseuse. Face à elle, des ronds dans l’eau créés par les ricochets qu’elle fait. L’illustration semble s’animer. Les ombres (et par déduction la lumière) sont très présentes, mais aussi les empreintes, les traces du bâton dans le sable. Les nuances de gris et de noir soulignent ces marques éphémères avec intensité.

Chaque page détient une petite gravure disposée différemment sur la page. Le·la lecteur·rice comprend que ce détail se retrouve sur la page suivante, il lui permet d’anticiper et de savourer la surprise.

HongFei, 2020

Petit Frère, se sentant délaissé par Grand Frère et Shu, amoureux l’un de l’autre, commence à s’inventer des histoires, nourries par ce qu’il ressent et ce qui l’entoure. Les éléments deviennent poésie : « Vu d’en haut, la plage est une corne de gazelle, la forêt une armée de petits démons verts, et le toit de la maison, là-bas, un minuscule chapeau pointu ». Très subtilement, l’autrice fait entrer le·la lecteur-trice dans l’intériorité de Petit Frère. Il·elle partage ses rêves et ses sensations.

D’une immensité, d’une vue du ciel, l’illustratrice marque une rupture et donne à voir la simplicité, un détail. Trois plumes et le lecteur comprend que le personnage bascule dans le sommeil, les mots restent suspendus « Le ciel est si grand, si grand, et si blanc, si blanc, comme un lit infini… »

Texte et images dialoguent finement tout au long des pages. Ils rendent perceptibles le rapport au temps, la part imaginaire, le basculement dans le sommeil. Les émotions exprimées se font l’écho des expériences du lecteur ou de la lectrice.

Les deux dernières illustrations représentent les vagues comme un chemin à poursuivre, sereinement, intensément, seul ou à plusieurs, comme des lignes à remplir de mots. Notre propre histoire à inventer et à vivre…

Coup de coeur pour Sans foi ni loi, de Marion Brunet, par Sylvie Van-Praët

Lauréat du prix Pépites catégorie Fiction ados au salon du livre jeunesse de Montreuil.

Le far-west, les saloons, les chevaux et les shérifs, les poursuites et les duels. Il y a de tout cela dans le roman de Marion Brunet et bien plus. Dans l’Amérique des années 1920, la ségrégation et la haine contre les Indiens ou Métis divisent la société.

C’est Garett qui raconte ce long périple où il fut otage, puis complice et enfin ami de Abigaïl Stenson dite Ab.

Garett a seize ans quand Abigaïl Stenson l’enlève sur son cheval. Ab Stenson est habillée comme un homme et revendique cette liberté.

Face à face entre deux personnages que tout oppose : Garett est fils d’un pasteur rigoriste, Ab abandonnée à la fureur des hommes a choisi la violence même si elle « ne tue pas pour le plaisir. »

Ab se livre peu. Au fil des jours, pourtant, Garett n’est plus son prisonnier mais son compagnon de voyage. Il découvre la vie que son père lui interdisait à force de coups et de brimades. Il admire cette femme que rien ni personne n’arrête.

Il suit Ab jusqu’à sa ville d’attache où grandit sa fille aux côtés de son amie de toujours, Jenny.

De rencontres en étapes Garett se construit et découvre l’amour, l’amitié et surtout la liberté.

Chaque chapitre est un tableau plein de couleurs, d’odeurs ; les dialogues y sont ciselés. L’essentiel est dit ; les silences en pointillés laissent deviner des regards et des tensions.

Sans foi ni loi, Marion Brunet, éditions Pocket Jeunesse, 2019

Coup de coeur pour les albums d’Adrien Parlange par Anouk Gouzerh

 » Adrien Parlange à Moulins « , article paru sur le site du CRILJ (Centre de recherche et d’information sur la littérature pour la jeunesse) dans la catégorie  » Textes amis « .

Anouk Gouzerh, pour Val de Lire, a pu bénéficier d’une bourse du CRILJ pour assister aux journées professionnelles de la 5e biennale des illustrateurs de Moulins qui a eu lieu en septembre 2019. Une dizaine d’auteurs-illustrateurs sont invités à exposer dans divers lieux de la ville, et à échanger avec les visiteurs au milieu de leurs oeuvres.

Trouver sa place et transformer le livre, le personnage et le lecteur

Adrien Parlange est un jeune créateur d’albums et d’illustrations pour la presse, d’abord graphiste puis formé aux Arts décoratifs de Strasbourg et au Royal College of art de Londres.

    Dans le cadre des journées professionnelles de la Biennale de Moulins, les artistes invité-es sont intervenu-es en table ronde, à l’exception de Nikolaus Heidelbach. La logique de ces entretiens croisés ne reposait pas nécessairement sur les points communs qui pouvaient réunir les univers de ces artistes. Le dispositif a  été très riche dans le cas d’Adrien Parlange, accompagné pour l’entretien de la graphiste Fanette Mellier. Cette dernière apparaissait un peu à part dans la liste des illustrateurs-trices, même si elle a publié pour les plus jeunes chez MeMo et les éditions du Livre, en tant que graphiste spécialiste de la typographie, ou encore créatrice pour des institutions d’art contemporain.

    Les échanges sur l’objet-livre, sa matérialité, et la place du « regardeur » ont été nourris par les spécificités de ces deux créateurs de texte, d’images, voire d’installations pour Fanette Mellier. Par ailleurs, le dernier album d’Adrien Parlange venait à peine de sortir au moment de la Biennale, éclairant le reste de ses productions de manière stimulante.

    Les livres d’Adrien Parlange nous rappellent qu’un album jeunesse n’est pas réductible à l’impression d’un texte accompagné d’illustrations. L’album affirme chez lui une capacité à être un objet d’expérimentations des formes et du rapport à celui qui le lit et le regarde. Le jeu avec entre texte et image, avec la forme du livre, son champ et son hors-champ, conduit à une participation multiple de la part du lecteur.

    Dès son premier album, Parade, un imagier, les lettres des mots et l’image s’influencent mutuellement au gré de transformations (le mot « table » qui perd des lettres lorsque la table dessinée perd des pieds…).

    Dans certains albums, un objet s’ajoute au livre : le plus connu, Le Ruban, comporte un signet jaune accroché en bas du livre, comme un trait que le lecteur dessinerait lui-même pour compléter les scènes de cet imagier (la langue d’un serpent, le fil d’un funambule…). Dans L’enfant-chasseur et La jeune fille et la mer, une feuille d’acétate reproduit le profil de l’enfant, et l’aplat transparent de couleur, posé sur l’image, révèle un animal ou un objet, faisant avancer l’histoire et les rencontres initiatiques.

    D’apparence plus classique, La Chambre du lion, et son dernier album, Le Grand serpent, sont liés par la technique de la linogravure. Tous deux défient la lecture linéaire. Le premier représente un même décor, la fameuse chambre, et introduit une multitude de personnages, ainsi que des micro-actions non décrites par le texte, le regard du lecteur se déplaçant de manière autonome dans la page.

    Le grand serpent attire immédiatement le regard, avec en couverture ce motif ondulant et blanc du corps reptilien. Le livre exposé à la galerie des Bourbons se déroule comme un grand leporello, les pages liées par ce corps-ligne. Tout commence dans la chambre d’un petit garçon, qui soulève son oreiller et y découvre la queue de l’animal. Il suit cette ligne conductrice, à travers des paysages d’abord urbains puis de plus en plus sauvages et nocturnes, comme dans un rêve, jusqu’à la grotte du serpent. Le lecteur tourne les pages, dans un mouvement en avant, entraîné à la suite du personnage, jusqu’à une rupture lors du face-à-face final. Cette rupture est typographique. Le serpent, la tête bloquée dans sa grotte, ne voit rien du monde, qui pourtant le touche et qu’il sent physiquement. Jusque là, son corps a été au centre des pages, un long trait épais et blanc, comme un espace vide à remplir symboliquement. Le garçon lui décrit sa place dans les scènes qu’il vient de traverser, en une double-page calligraphique, où seul le texte est présent, mais en une ondulation mimant le corps du serpent, qui n’est plus une ligne vide. Le garçon lui raconte sa place au milieu des humains, des animaux et de la nature, remarquable et pourtant non « perturbatrice » pour les personnages et les éléments. Au contraire, l’animal se découvre comme figure protectrice (qui « réunit », « abrite », « recueille » nous dit le texte…). Le lecteur se retrouve à la place du serpent, et la description de l’enfant le pousse à retourner en arrière et à s’arrêter sur chaque page, en raccordant le texte et l’image : on n’avait pas remarqué ce petit œuf posé sur la queue du serpent, tombé du nid, ou cette souris cachée des chouettes. Des histoires particulières se tissent rétrospectivement, mises en mots.  Dernière énigme typographique, les double-pages de couverture tracées d’un motif de croix. Ce signe très simple et plutôt froid trouve un très beau sens (figuratif et sensuel) à la fin de l’album : c’est en effet le geste que fera le petit garçon sur la peau du serpent, une fois reparti dans le monde, comme signe de reconnaissance entre eux. Le livre commence par un pincement et un cri, et finit par un poème et une caresse.

Linogravures pour Le Grand Serpent

Au-delà de la page, c’est le tout le hors-champ qui est pris en compte par Adrien Parlange, et offert au lecteur, exploré par son geste ou par son imagination. Dans Le Grand serpent, c’est en partie le sujet du récit, avec ce corps qui n’en finit pas, et le regard aveugle du serpent complété par le texte et le geste du lecteur qui retourne en arrière. Dans La Chambre du lion, la page de gauche où se trouve le texte suggère également la place du lion par la description de bruits de pas inquiétants qui se rapprochent, tandis que l’image à droite montre les personnages et animaux se cachant. L’apparition du lion sur cette page de gauche en devient un événement, mais contrebalancé par le fait qu’il se révèle aussi craintif que les autres personnages, chacun se cachant des autres, aveugle comme le serpent du dernier album, et imaginant ce qu’il se passe hors de sa cachette.

    Cette admiration pour les formes du livre va de pair avec la force des récits proposés, même dans l’imagier Le Ruban, qui crée une montée en puissance jusqu’à l’évocation du voyage. Ces albums nous entraînent dans des récits initiatiques, où les personnages cherchent leur place, que ce soit à travers le motif de la chambre ou celui plus large de paysages traversés dans Le grand serpent, avec cette simple ligne qui interagit avec les scènes représentées.

    Ces récits ne sont rendus que plus forts et mystérieux par les expérimentations de la forme, aussi surprenantes.

    On en revient au regard croisé avec Fanette Mellier, qui affirme la capacité du livre à être un espace de transformation. Transformation, chez Adrien Parlange, graphique, plastique, et initiatique.

Bibliographie des livres mentionnés : 

. Chez Albin Michel jeunesse :

. Le Grand serpent, 2019

. La Jeune fille et la mer, 2017

. Le Ruban, 2016

. L’Enfant chasseur, 2015

.  La Chambre du lion, 2014

Chez Thierry Magnier :

. Parade, 2009, collection Tête de lard

Zoom sur deux albums de Frédéric Maupomé et Stéphane Sénégas par Marie-Claire Degrave

LA LIGNE, un trait tracé par un petit garçon traverse horizontalement la double page. À la sobriété du dessin (une cour, un banc un arbre, un jeu) s’oppose à la page suivante une vue plongeante sur l’immeuble avec une ombre portée noire menaçante.

Que s’est-il passé ?

Les auteurs l’expliquent avec d’abord une phrase en gros caractères, un peu abstraite, qui emplit la page blanchâtre, illustrée ensuite par un dessin évocateur.

Deux enfants sont dans une cour : le garçon paisible aime lire dans le calme, la fille active et virevoltante préfère jouer au cerf-volant. Deux désirs opposés, deux mondes.

Alors la ligne est tracée. Avec elle, l’intolérance et la haine. Chacun chez soi, chacun pour soi avec cris et menaces. Le noir monstrueux emplit la page jusqu’à acculer la fillette dans le coin poubelle.
Reste l’espoir que les enfants se ressaisissent… et se réconcilient. 


Dans la cour de l’école, ON L’A À PEINE REMARQUÉ le trait qui coupait la marelle en deux. Les enfants-oiseaux ne sont pas inquiétés non plus quand des briques se sont entassées sur la ligne. On pouvait jouer encore, on s’en accommodait. Mais le mur a continué de monter jusqu’à rendre impossible toute communication de part et d’autre.

Chacun chez soi.

Et puis de petits traits verticaux sont apparus tracés à hauteur d’enfants. Des lézardes. Le mur s’écroule, la cour reprend son espace habituel.

J’aime ce deuxième album aux teintes douces, rosées, plus optimiste. Il invite à rester vigilant, à ne pas accepter la plus petite atteinte à la liberté et, si malgré tout, on a laissé un mur s’élever, à le faire tomber.

Ces deux albums offrent une prise de conscience intéressante à travers un dessin sobre et des mots percutants.
A lire de 7 à 107 ans…

Aux éditions Frimousse :

La ligne, parution

On l’a à peine remarqué, parution Mai 2019

Coup de cœur pour  » Le fils de Picasso  » par Antonin Picard

 » L’art est un mensonge qui nous permet de dévoiler la vérité.  »                                                                           – Pablo Picasso

Lorsque nous avons reçu ce roman et que j’ai vu qu’il s’agissait d’un livre écrit par Marie Sellier, dont je n’avais lu que des albums jeunesses jusque-là, j’étais intrigué. J’ai été assez surpris au début. Passer d’albums pour les plus jeunes comme  » Mes 10 premiers tableaux  » ou  » Mon monstre « ,  à un roman réaliste et sérieux comme  » Le Fils de Picasso  » m’a interpelé.

L’histoire commence en 1955, aux États-Unis, où un jeune homme nommé Pablo apprend de sa grand-mère qu’il serait le fils illégitime de Pablo Picasso. Le jeune homme et sa grand-mère se rendent dans le sud de la France afin d’en apprendre un peu plus sur son passé et sur celui qui est supposé être son père. Je ne peux pas en dévoiler plus sur l’intrigue car ça risquerait de vous révéler des éléments de l’histoire qu’il vaut mieux découvrir par soi-même.

À partir de 11 ans, le livre est un bon moyen de donner envie à des collégiens de les intéresser à l’histoire du célèbre peintre tout en laissant planer le mystère autour du personnage principal : est-il réellement le fils de Pablo Picasso ? Le ton est léger alors que la quête est existentielle pour ce garçon. L’autrice nous offre des respirations à travers la complicité entre la grand-mère et l’enfant, les personnages atypiques, les liens entre Pablo le garçon et Sylviane.

Le livre n’a clairement pas pour but d’être une biographie sur Pablo Picasso, même si on est immergé dans son univers et de son oeuvre. Le lecteur est transporté par la fiction.

J’avais prévu de le feuilleter seulement et je me suis très vite retrouvé à ne plus vouloir lâcher le livre. On s’attache très facilement aux différents protagonistes et certaines scènes nous prennent facilement au cœur comme si on était directement impliqué dans l’histoire et qu’on faisait partie d’eux.

Marie Sellier nous offre une histoire bouleversante, son écriture est au service des personnages, de leurs émotions. Quant à savoir si les faits de ce roman sont réels ou fictifs, l’autrice y répond à la fin du roman. « Tout au long de l’ouvrage, la fiction joue à cache-cache avec la réalité.  » Bonne lecture.

Antonin Picard, volontaire en service civique à Val de Lire depuis le 1er septembre.

Le fils de Picasso, Marie Sellier, édition Nathan, 2012.

Coup de cœur pour  » Brille encore, Soleil d’or  » par Nicole Verdun

Brille encore, Soleil d’or, ZHU Chengliang, Véronique MASSENOT, GUO Zhenyuan, Collection Vent d’Asie , HongFei Cultures, 2019

Nous avons eu l’honneur d’être invités par les Éditions HongFei Cultures à une rencontre exceptionnelle avec l’illustrateur chinois ZHU Chengliang et le talentueux carnettiste Nicolas JOLIVOT. À pied, d’île en île Baltique de Nicolas JOLIVOT et Brille encore soleil d’or, illustré par ZHU Chengliang, (titre original Ne laissons pas tomber le soleil), écrit par GUO Zhenyuan, adapté par Véronique MASSENOT, nous ont été offerts. C’est ce dernier livre que j’ai envie de partager.

D’entrée, on repère les couleurs dominantes, doré, comme le soleil et la lumière qu’il projette sur les arbres de la colline, rouge comme la chaleur qu’il diffuse. La colline représente le monde, elle est pratiquement toujours de profil, les animaux en sont les habitants. L’album se déroule sur une journée, au rythme du soleil, dans le même lieu : la colline boisée d’essences variées. Heureux de voir monter (sur la gauche de la colline) l’astre solaire qui leur réchauffe le cœur, les animaux sont heureux. Puis ils se réfugient dans une grotte pour échapper au froid sitôt que les nuages le cachent et laissent tomber la pluie. Alors, tout devient gris, dedans, dehors. Puis le soleil réapparait.

Les heures passent, et c’est bientôt l’après-midi. Tout doucement, l’astre redescend dans le ciel de l’autre côté de la colline.

Il tombe, tombe… Il faut faire quelque chose. Ne le laissons pas tomber ! Les animaux appellent : Brille encore soleil d’or ! et, tour à tour, tentent de stopper sa chute. Les oiseaux avec un lasso de brindilles, le singe avec un long bambou, et puis les écureuils, le buffle, le panda, le kangourou, le chat, … chacun y va de sa méthode. Et chaque fois « En vain » ! Alors, dans un monde plat, devenu gris de nouveau, petites et grosses pattes creusent pour retrouver le soleil. Mais ils y trouvent le … sommeil ! Le lendemain matin, le coq s ‘aperçoit le premier du retour du soleil et tous les animaux tournent leur regard vers l’horizon persuadés qu’ils ont réussi à faire réapparaître l’astre lumineux !

Le déplacement visible du soleil autour de la terre est longtemps resté mystérieux pour les observateurs. Les diverses mythologies y ont apporté chacune leur réponse. Généralement un char solaire tiré par de vaillants chevaux ! Dans cette histoire le soleil est peut-être là juste pour satisfaire au bonheur des animaux ?

Ce que l’on pourrait prendre pour des représentations naïves d’animaux sont inspirés dans leurs formes et leurs couleurs d’objets chinois laqués. De même, les habits et attitudes des animaux rappellent les figurines de la tradition folklorique chinoise. Une histoire pleine de tendresse, faite de moments d’un bonheur simple, lumineux et doré et d’autres remplis de tristesse et d’inquiétude. Comme le quotidien de la vie ! Pour nous, un joli voyage exotique en littérature.

Cet album a été récompensé par le prix international Little Hakka à Shenzhen (Chine) en 2018.

«  ZHU Chengliang, né à Shanghai en 1948, a passé son enfance à Suzhou. Il entre à l’école d’art de Nanjing et se spécialise dans la peinture à l’huile. Créateur de livres pour enfants depuis 1984, il compare son travail d’illustrateur à celle d’un metteur en scène. Casting, décors, costumes et accessoires : rien n’est laissé au hasard, pour que les personnages, forts de leur émotion contenue, prennent vie. ZHU Chengliang vit en Chine. »

Coups de cœur pour trois albums à retrouver lors du salon du livre

Coups de coeur pour Les Riches heures de Jacominus Gainsborough de Rébecca Dautremer, Promenons-nous dans les bois de Pauline Kalioujny et l’univers de Ghislaine Herbéra.

Retrouvez ces trois autrices et illustratrices au salon du livre les 29, 30 et 31 mars.

 

Les Riches heures de Jacominus Gainsborough, Rébecca Dautremer, éditions Sarbacane, 2018

Toute une vie racontée dans cet album -magnifique- de Rébecca Dautremer. La vie singulière de Jacominus : simple et complexe, légère et grave, lumineuse et sombre à la fois.

Douze double-pages sont des merveilles à contempler et à ressentir. Elles révèlent avec force et émotion les moments importants de la vie de Jacominus. Ces paysages alternent avec des portraits du personnage, qui au fil des pages, grandit puis vieillit et des images juxtaposées parfois de manière incongrue comme dans un album photo.

Jacominus est un lapin (nous l’oublions tant il est humanisé et sensible), il est rêveur, il parle peu. C’est surtout son regard et sa posture qui sont très expressifs et qui le rendent intensément vivant. Une légère inclinaison de la tête ou une paupière fermée, c’est là toute la délicatesse et la grâce des illustrations de Rébecca Dautremer.

Jacominus, pour quoi est-il lui et pas quelqu’un d’autre ? Y a t’il une place pour lui dans ce monde ? Quelle est-elle ? Comment la trouver ?

Rébecca Dautremer instaure une connivence avec le lecteur ou la lectrice, elle lui voue une grande confiance, tout n’est pas dit, elle suggère, elle questionne, elle cherche avec lui ou elle : « Qu’est-ce donc une vie qui vaut la peine d’être vécue ? ». Le rapport entre le texte et l’image se renforce au fur et à mesure des lectures. C’est un livre qui accompagne toute une vie, qui se découvre et se redécouvre à tous les âges…

Audrey Gaillard

 

L’univers de Ghislaine Herbéra

Difficile de choisir un album parmi tous ceux de Ghislaine Herbéra : Monsieur Cent têtes, prix du premier album du Salon de Montreuil en 2010, L’heure bleue, La grenouille qui grimace, Les trois bons amis, Sorcière blanche

Monsieur cent têtes est un album sur les différentes humeurs, sentiments exprimés à travers des masques. Chaque page est consacrée à l’un d’eux.

L’heure bleue, La grenouille qui grimace rassemblent la même famille nombreuse de petits êtres ronds ( qui avaient fait leur première apparition dans l’album La poupée cacahuète).

L’histoire se construit à partir du bébé de la fratrie, soit qu’il ait besoin d’un câlin, soit qu’il ne veuille pas manger sa purée de cacahuètes. Les couleurs pastel et tendres n’enlèvent rien à l’espièglerie des frères et sœurs ni à la note très volontairement féministe : la maman bricole et le papa lit des histoires. L’attention portée à l’autre est au cœur de ces deux albums.

G. Herbéra est aussi l’illustratrice du très bel album « Sorcière blanche » écrit par C. Norac. Ce conte reprend le thème de la sorcière ou ogresse en recherche d’enfant. La langue en est très poétique, et dans les illustrations de G. Herbéra on retrouve son goût du masque à travers le visage rond du « simplet ». Le combat en noir de la sorcière avec l’enfant rappelle les jeux en ombres chinoises que l’on a vu dans « La grenouille qui grimace ».

Sylvie Van Praët

Promenons-nous dans les bois, Pauline Kalioujny, éditions Thierry Magnier, 2017

Coup de cœur pour le travail de Pauline Kalioujny, et en particulier cet album-leporello qui se déroule comme un travelling de cinq mètres dans une forêt en noir, blanc et rouge.

On s’attend à entrer dans le domaine du familier, à savoir la ritournelle « promenons-nous dans les bois ». L’illustration nous annonce un modèle connu, celui de la fillette perdue dans la forêt (proche du petit chaperon rouge) et du grand méchant loup.

L’image joue un rôle contradicteur d’une manière inattendue : au refrain « loup que fais-tu ? », le visage de la petite fille change progressivement, de la malice du jeu enfantin, à la peur. Mais pas la peur du loup, car à mesure que l’on déroule le leporello, on comprend que les animaux fuient (et Baba Yaga, qui fait une apparition !), un oiseau gît au sol… et le bois disparaît sous les coups de machines de chantier et des tronçonneuses d’hommes dont l’uniforme orange rompt l’harmonie des teintes.

Le texte de la chansonnette reste identique, mais est détourné par l’illustration d’une catastrophe écologique. « Loup y es-tu ? » devient un appel désespéré. La revanche se prépare subtilement : « je mets mes griffes », « je mets mes dents »… le loup, jusque-là caché dans l’image, surgit pour charger les bûcherons, avec l’enfant montée sur son dos.

Le dos du leporello poursuit l’histoire après cette attaque, avec des scènes dispersées qui portent l’espoir d’un retour à la vie pour la nature et les animaux (dont un représentatif ver de terre pour la biodiversité).

Un brillant détournement des personnages de l’enfant et du loup, pour un propos clairement engagé, à travers la dédicace finale « aux générations futures ».

Anouk Gouzerh

Coup de cœur pour Chut ! de Morgane de Cadié et Florian Pigé par Sylvie Van Praet

Ce n’est pour commencer qu’un problème de voisinage entre deux lapins dont l’un, monsieur Franklin, un lapin blanc, n’aime pas son voisin, un lapin noir.

Deux maisons en bois, sur pilotis, séparées par la reliure que rien ne semble pouvoir rassembler : l’une est occupée par M. Franklin et l’autre par son voisin.

Franklin est grognon et le voisin fait continuellement la fête : il est donc bruyant. M. Franklin a beau crier « Chut ! » rien n’y fait. On ne l’entend même pas.

Mais le pire ce n’est pas le voisin mais ce troisième personnage, pour le moins étrange : un oiseau qui se pose sur le toit de la maison de M. Franklin. Et plus celui-ci se fâche et plus l’oiseau grossit au point de faire s’écrouler la maison.

Au fil des pages l’image se ressert sur les lapins jusqu’à ce que le voisin vole, au sens propre, au secours de M. Franklin. Ils vont reconstruire ensemble sa maison, différemment, et « même s’il ronchonne toujours un peu, monsieur Franklin est bien plus heureux. »

La symétrie des cabanes est rompue mais à la fenêtre ouverte de M. Franklin il y a maintenant une fleur. Bien que différents les deux lapins construisent une passerelle qui relie leurs maisons.

Tout à la fin de l’album, on pourrait même rêver à une ville où toutes les maisons, bien que différentes, communiquent.

Les illustrations en sépia puis en noir au moment de la catastrophe (l’écroulement de la maison) se focalisent sur les lapins ronds et touchants l’un comme l’autre.  Et s’ils ne se parlent jamais – peut-être d’ailleurs ne parlent-ils pas la même langue ? – leurs yeux, très mobiles, suggèrent l’évolution des sentiments de l’un vis à vis de l’autre.

Florian Pigé sera présent au 34e Salon du livre jeunesse les 29, 30 et 31 mars 2019.

Chut, Morgane de Cadié et Florian Pigé, éditions HongFei, 2017