Zoom sur deux albums de Frédéric Maupomé et Stéphane Sénégas par Marie-Claire Degrave

LA LIGNE, un trait tracé par un petit garçon traverse horizontalement la double page. À la sobriété du dessin (une cour, un banc un arbre, un jeu) s’oppose à la page suivante une vue plongeante sur l’immeuble avec une ombre portée noire menaçante.

Que s’est-il passé ?

Les auteurs l’expliquent avec d’abord une phrase en gros caractères, un peu abstraite, qui emplit la page blanchâtre, illustrée ensuite par un dessin évocateur.

Deux enfants sont dans une cour : le garçon paisible aime lire dans le calme, la fille active et virevoltante préfère jouer au cerf-volant. Deux désirs opposés, deux mondes.

Alors la ligne est tracée. Avec elle, l’intolérance et la haine. Chacun chez soi, chacun pour soi avec cris et menaces. Le noir monstrueux emplit la page jusqu’à acculer la fillette dans le coin poubelle.
Reste l’espoir que les enfants se ressaisissent… et se réconcilient. 


Dans la cour de l’école, ON L’A À PEINE REMARQUÉ le trait qui coupait la marelle en deux. Les enfants-oiseaux ne sont pas inquiétés non plus quand des briques se sont entassées sur la ligne. On pouvait jouer encore, on s’en accommodait. Mais le mur a continué de monter jusqu’à rendre impossible toute communication de part et d’autre.

Chacun chez soi.

Et puis de petits traits verticaux sont apparus tracés à hauteur d’enfants. Des lézardes. Le mur s’écroule, la cour reprend son espace habituel.

J’aime ce deuxième album aux teintes douces, rosées, plus optimiste. Il invite à rester vigilant, à ne pas accepter la plus petite atteinte à la liberté et, si malgré tout, on a laissé un mur s’élever, à le faire tomber.

Ces deux albums offrent une prise de conscience intéressante à travers un dessin sobre et des mots percutants.
A lire de 7 à 107 ans…

Aux éditions Frimousse :

La ligne, parution

On l’a à peine remarqué, parution Mai 2019

Coup de cœur pour  » Le fils de Picasso  » par Antonin Picard

 » L’art est un mensonge qui nous permet de dévoiler la vérité.  »                                                                           – Pablo Picasso

Lorsque nous avons reçu ce roman et que j’ai vu qu’il s’agissait d’un livre écrit par Marie Sellier, dont je n’avais lu que des albums jeunesses jusque-là, j’étais intrigué. J’ai été assez surpris au début. Passer d’albums pour les plus jeunes comme  » Mes 10 premiers tableaux  » ou  » Mon monstre « ,  à un roman réaliste et sérieux comme  » Le Fils de Picasso  » m’a interpelé.

L’histoire commence en 1955, aux États-Unis, où un jeune homme nommé Pablo apprend de sa grand-mère qu’il serait le fils illégitime de Pablo Picasso. Le jeune homme et sa grand-mère se rendent dans le sud de la France afin d’en apprendre un peu plus sur son passé et sur celui qui est supposé être son père. Je ne peux pas en dévoiler plus sur l’intrigue car ça risquerait de vous révéler des éléments de l’histoire qu’il vaut mieux découvrir par soi-même.

À partir de 11 ans, le livre est un bon moyen de donner envie à des collégiens de les intéresser à l’histoire du célèbre peintre tout en laissant planer le mystère autour du personnage principal : est-il réellement le fils de Pablo Picasso ? Le ton est léger alors que la quête est existentielle pour ce garçon. L’autrice nous offre des respirations à travers la complicité entre la grand-mère et l’enfant, les personnages atypiques, les liens entre Pablo le garçon et Sylviane.

Le livre n’a clairement pas pour but d’être une biographie sur Pablo Picasso, même si on est immergé dans son univers et de son oeuvre. Le lecteur est transporté par la fiction.

J’avais prévu de le feuilleter seulement et je me suis très vite retrouvé à ne plus vouloir lâcher le livre. On s’attache très facilement aux différents protagonistes et certaines scènes nous prennent facilement au cœur comme si on était directement impliqué dans l’histoire et qu’on faisait partie d’eux.

Marie Sellier nous offre une histoire bouleversante, son écriture est au service des personnages, de leurs émotions. Quant à savoir si les faits de ce roman sont réels ou fictifs, l’autrice y répond à la fin du roman. « Tout au long de l’ouvrage, la fiction joue à cache-cache avec la réalité.  » Bonne lecture.

Antonin Picard, volontaire en service civique à Val de Lire depuis le 1er septembre.

Le fils de Picasso, Marie Sellier, édition Nathan, 2012.

Coup de cœur pour  » Brille encore, Soleil d’or  » par Nicole Verdun

Brille encore, Soleil d’or, ZHU Chengliang, Véronique MASSENOT, GUO Zhenyuan, Collection Vent d’Asie , HongFei Cultures, 2019

Nous avons eu l’honneur d’être invités par les Éditions HongFei Cultures à une rencontre exceptionnelle avec l’illustrateur chinois ZHU Chengliang et le talentueux carnettiste Nicolas JOLIVOT. À pied, d’île en île Baltique de Nicolas JOLIVOT et Brille encore soleil d’or, illustré par ZHU Chengliang, (titre original Ne laissons pas tomber le soleil), écrit par GUO Zhenyuan, adapté par Véronique MASSENOT, nous ont été offerts. C’est ce dernier livre que j’ai envie de partager.

D’entrée, on repère les couleurs dominantes, doré, comme le soleil et la lumière qu’il projette sur les arbres de la colline, rouge comme la chaleur qu’il diffuse. La colline représente le monde, elle est pratiquement toujours de profil, les animaux en sont les habitants. L’album se déroule sur une journée, au rythme du soleil, dans le même lieu : la colline boisée d’essences variées. Heureux de voir monter (sur la gauche de la colline) l’astre solaire qui leur réchauffe le cœur, les animaux sont heureux. Puis ils se réfugient dans une grotte pour échapper au froid sitôt que les nuages le cachent et laissent tomber la pluie. Alors, tout devient gris, dedans, dehors. Puis le soleil réapparait.

Les heures passent, et c’est bientôt l’après-midi. Tout doucement, l’astre redescend dans le ciel de l’autre côté de la colline.

Il tombe, tombe… Il faut faire quelque chose. Ne le laissons pas tomber ! Les animaux appellent : Brille encore soleil d’or ! et, tour à tour, tentent de stopper sa chute. Les oiseaux avec un lasso de brindilles, le singe avec un long bambou, et puis les écureuils, le buffle, le panda, le kangourou, le chat, … chacun y va de sa méthode. Et chaque fois « En vain » ! Alors, dans un monde plat, devenu gris de nouveau, petites et grosses pattes creusent pour retrouver le soleil. Mais ils y trouvent le … sommeil ! Le lendemain matin, le coq s ‘aperçoit le premier du retour du soleil et tous les animaux tournent leur regard vers l’horizon persuadés qu’ils ont réussi à faire réapparaître l’astre lumineux !

Le déplacement visible du soleil autour de la terre est longtemps resté mystérieux pour les observateurs. Les diverses mythologies y ont apporté chacune leur réponse. Généralement un char solaire tiré par de vaillants chevaux ! Dans cette histoire le soleil est peut-être là juste pour satisfaire au bonheur des animaux ?

Ce que l’on pourrait prendre pour des représentations naïves d’animaux sont inspirés dans leurs formes et leurs couleurs d’objets chinois laqués. De même, les habits et attitudes des animaux rappellent les figurines de la tradition folklorique chinoise. Une histoire pleine de tendresse, faite de moments d’un bonheur simple, lumineux et doré et d’autres remplis de tristesse et d’inquiétude. Comme le quotidien de la vie ! Pour nous, un joli voyage exotique en littérature.

Cet album a été récompensé par le prix international Little Hakka à Shenzhen (Chine) en 2018.

«  ZHU Chengliang, né à Shanghai en 1948, a passé son enfance à Suzhou. Il entre à l’école d’art de Nanjing et se spécialise dans la peinture à l’huile. Créateur de livres pour enfants depuis 1984, il compare son travail d’illustrateur à celle d’un metteur en scène. Casting, décors, costumes et accessoires : rien n’est laissé au hasard, pour que les personnages, forts de leur émotion contenue, prennent vie. ZHU Chengliang vit en Chine. »

Coups de cœur pour trois albums à retrouver lors du salon du livre

Coups de coeur pour Les Riches heures de Jacominus Gainsborough de Rébecca Dautremer, Promenons-nous dans les bois de Pauline Kalioujny et l’univers de Ghislaine Herbéra.

Retrouvez ces trois autrices et illustratrices au salon du livre les 29, 30 et 31 mars.

 

Les Riches heures de Jacominus Gainsborough, Rébecca Dautremer, éditions Sarbacane, 2018

Toute une vie racontée dans cet album -magnifique- de Rébecca Dautremer. La vie singulière de Jacominus : simple et complexe, légère et grave, lumineuse et sombre à la fois.

Douze double-pages sont des merveilles à contempler et à ressentir. Elles révèlent avec force et émotion les moments importants de la vie de Jacominus. Ces paysages alternent avec des portraits du personnage, qui au fil des pages, grandit puis vieillit et des images juxtaposées parfois de manière incongrue comme dans un album photo.

Jacominus est un lapin (nous l’oublions tant il est humanisé et sensible), il est rêveur, il parle peu. C’est surtout son regard et sa posture qui sont très expressifs et qui le rendent intensément vivant. Une légère inclinaison de la tête ou une paupière fermée, c’est là toute la délicatesse et la grâce des illustrations de Rébecca Dautremer.

Jacominus, pour quoi est-il lui et pas quelqu’un d’autre ? Y a t’il une place pour lui dans ce monde ? Quelle est-elle ? Comment la trouver ?

Rébecca Dautremer instaure une connivence avec le lecteur ou la lectrice, elle lui voue une grande confiance, tout n’est pas dit, elle suggère, elle questionne, elle cherche avec lui ou elle : « Qu’est-ce donc une vie qui vaut la peine d’être vécue ? ». Le rapport entre le texte et l’image se renforce au fur et à mesure des lectures. C’est un livre qui accompagne toute une vie, qui se découvre et se redécouvre à tous les âges…

Audrey Gaillard

 

L’univers de Ghislaine Herbéra

Difficile de choisir un album parmi tous ceux de Ghislaine Herbéra : Monsieur Cent têtes, prix du premier album du Salon de Montreuil en 2010, L’heure bleue, La grenouille qui grimace, Les trois bons amis, Sorcière blanche

Monsieur cent têtes est un album sur les différentes humeurs, sentiments exprimés à travers des masques. Chaque page est consacrée à l’un d’eux.

L’heure bleue, La grenouille qui grimace rassemblent la même famille nombreuse de petits êtres ronds ( qui avaient fait leur première apparition dans l’album La poupée cacahuète).

L’histoire se construit à partir du bébé de la fratrie, soit qu’il ait besoin d’un câlin, soit qu’il ne veuille pas manger sa purée de cacahuètes. Les couleurs pastel et tendres n’enlèvent rien à l’espièglerie des frères et sœurs ni à la note très volontairement féministe : la maman bricole et le papa lit des histoires. L’attention portée à l’autre est au cœur de ces deux albums.

G. Herbéra est aussi l’illustratrice du très bel album « Sorcière blanche » écrit par C. Norac. Ce conte reprend le thème de la sorcière ou ogresse en recherche d’enfant. La langue en est très poétique, et dans les illustrations de G. Herbéra on retrouve son goût du masque à travers le visage rond du « simplet ». Le combat en noir de la sorcière avec l’enfant rappelle les jeux en ombres chinoises que l’on a vu dans « La grenouille qui grimace ».

Sylvie Van Praët

Promenons-nous dans les bois, Pauline Kalioujny, éditions Thierry Magnier, 2017

Coup de cœur pour le travail de Pauline Kalioujny, et en particulier cet album-leporello qui se déroule comme un travelling de cinq mètres dans une forêt en noir, blanc et rouge.

On s’attend à entrer dans le domaine du familier, à savoir la ritournelle « promenons-nous dans les bois ». L’illustration nous annonce un modèle connu, celui de la fillette perdue dans la forêt (proche du petit chaperon rouge) et du grand méchant loup.

L’image joue un rôle contradicteur d’une manière inattendue : au refrain « loup que fais-tu ? », le visage de la petite fille change progressivement, de la malice du jeu enfantin, à la peur. Mais pas la peur du loup, car à mesure que l’on déroule le leporello, on comprend que les animaux fuient (et Baba Yaga, qui fait une apparition !), un oiseau gît au sol… et le bois disparaît sous les coups de machines de chantier et des tronçonneuses d’hommes dont l’uniforme orange rompt l’harmonie des teintes.

Le texte de la chansonnette reste identique, mais est détourné par l’illustration d’une catastrophe écologique. « Loup y es-tu ? » devient un appel désespéré. La revanche se prépare subtilement : « je mets mes griffes », « je mets mes dents »… le loup, jusque-là caché dans l’image, surgit pour charger les bûcherons, avec l’enfant montée sur son dos.

Le dos du leporello poursuit l’histoire après cette attaque, avec des scènes dispersées qui portent l’espoir d’un retour à la vie pour la nature et les animaux (dont un représentatif ver de terre pour la biodiversité).

Un brillant détournement des personnages de l’enfant et du loup, pour un propos clairement engagé, à travers la dédicace finale « aux générations futures ».

Anouk Gouzerh

Coup de cœur pour Chut ! de Morgane de Cadié et Florian Pigé par Sylvie Van Praet

Ce n’est pour commencer qu’un problème de voisinage entre deux lapins dont l’un, monsieur Franklin, un lapin blanc, n’aime pas son voisin, un lapin noir.

Deux maisons en bois, sur pilotis, séparées par la reliure que rien ne semble pouvoir rassembler : l’une est occupée par M. Franklin et l’autre par son voisin.

Franklin est grognon et le voisin fait continuellement la fête : il est donc bruyant. M. Franklin a beau crier « Chut ! » rien n’y fait. On ne l’entend même pas.

Mais le pire ce n’est pas le voisin mais ce troisième personnage, pour le moins étrange : un oiseau qui se pose sur le toit de la maison de M. Franklin. Et plus celui-ci se fâche et plus l’oiseau grossit au point de faire s’écrouler la maison.

Au fil des pages l’image se ressert sur les lapins jusqu’à ce que le voisin vole, au sens propre, au secours de M. Franklin. Ils vont reconstruire ensemble sa maison, différemment, et « même s’il ronchonne toujours un peu, monsieur Franklin est bien plus heureux. »

La symétrie des cabanes est rompue mais à la fenêtre ouverte de M. Franklin il y a maintenant une fleur. Bien que différents les deux lapins construisent une passerelle qui relie leurs maisons.

Tout à la fin de l’album, on pourrait même rêver à une ville où toutes les maisons, bien que différentes, communiquent.

Les illustrations en sépia puis en noir au moment de la catastrophe (l’écroulement de la maison) se focalisent sur les lapins ronds et touchants l’un comme l’autre.  Et s’ils ne se parlent jamais – peut-être d’ailleurs ne parlent-ils pas la même langue ? – leurs yeux, très mobiles, suggèrent l’évolution des sentiments de l’un vis à vis de l’autre.

Florian Pigé sera présent au 34e Salon du livre jeunesse les 29, 30 et 31 mars 2019.

Chut, Morgane de Cadié et Florian Pigé, éditions HongFei, 2017

Coup de cœur pour On a trouvé un chapeau, de Jon Klassen, par Sylvie Van Praët

Album partagé au cours de la soirée de lecture du 18 octobre : lors de ses soirées, chacun est invité à présenter et lire un album de son choix, dont nous discutons ensuite librement. 

On a trouvé un chapeau, Jon Klassen, éditions Milan, 2016

Quand deux paisibles tortues qui font toujours tout « ensemble » trouvent un chapeau, un seul, ce pourrait être le début d’une querelle… Mais quand on a l’habitude de partager les couchers de soleil, et ses moindres pensées, c’est un peu plus compliqué.  » Laisser le chapeau ici et oublier que nous l’avons trouvé  » ? Attendre que l’autre dorme  » complètement « ?

« On a trouvé un chapeau » est construit en trois parties – on aurait presque envie de dire en trois actes- de la découverte du chapeau par les deux amies jusqu’à la résolution du possible conflit.

En ton sépia et dégradés de gris, sans oublier une touche d’orangé pour le soleil couchant et un blanc cassé pour le chapeau, toutes les scènes se déroulent dans un désert de sable, de rochers et de cactus.

Dans la première partie, « La découverte du chapeau », elles vont rester proches, toujours sur la même page. Sauf dans un face à face où les deux tortues évaluent la possibilité de garder ce chapeau dans une savoureuse double page qui pose le problème : « Mais il n’y a qu’un chapeau », « et nous sommes deux ». Les tortues nous regardent, nous lecteurs, et nous prennent à témoin de cette situation terrible pour des amies. Puis le récit reprend son cours avec un texte très bref en gros caractères, sur la page de droite sous forme de question/réponse.

La double page s’impose à partir de l’abandon du chapeau.

La deuxième partie, « Le coucher du soleil », glorifie leur complicité de toujours et s’étale en double page face au coucher de soleil qui embrase l’horizon. Le texte, de plus en plus court, a migré en haut de page nous invitant au plaisir de la contemplation. Pourtant dans le dernier tableau un rebondissement est annoncé par le coup d’oeil discret de l’une des tortues vers le chapeau qui réapparait page de gauche grâce à un plan de plus en plus large.

Dans la troisième partie, « L’heure du rêve », la rupture semble prononcée au moment où l’une d’elle s’endort sur la page de droite et l’autre retourne voir le chapeau sur la page de gauche. Revient-elle sur une décision prise « ensemble « comme il en a toujours été ?

Les albums d’apparence les plus simples le sont-ils vraiment ?

Et si l’on s’attardait sur les carapaces, sur les regards de ces deux adorables tortues, sur leurs positions ? Se font-elles face ou se tournent-elles le dos ?

On a tout d’abord envie de rire d’elles, de ce qui semble banalité de propos puis un doute nous saisit : et si toi et moi nous trouvions un chapeau, un seul qui nous va aussi bien à l’un qu’à l’autre ?

Quant à la solution qu’elles ont trouvée pour sauver… ou non leur amitié, je vous laisse le soin de la découvrir par vous même.

 

Lors de la soirée de lecture, nous avons aussi partagé les albums suivants :

Cavale, de Stéphane Servant et Rébecca Dautremer, éditions Didier Jeunesse, 2017

Petit bonheur, de Carl Norac et Eric Battut, éditions Bibloquet, 2015

Le Nid de Jean, de Carl Norac et Christian Voltz, éditions L’école des loisirs, 2016

Chamailles, de Kathrin Schärer, éditions Ane Bate, 2009

Tout allait bien, de Franck Prévot, éditions Le Buveur d’encre, 2003

Le Loup de la 135e, de Rébecca Dautremer et Arthur Leboeuf, éditions Seuil Jeunesse, 2008

Grododo, de Michaël Escoffier, éditions Frimousse, 2016

Emile et le joint de culasse, de Vincent Cuvellier, éditions Gallimard Giboulées, 2018

 

Coup de cœur pour Blaise et le château d’Anne Hiversère de Claude Ponti, par Cyril Varquet

En fouillant dans mon grenier cet été, dans un carton, j’ai retrouvé cet album créé en 2004 et réédité en mars 2006. Je me souvenais que l’histoire était complexe. Ma curiosité m’a donc poussé à le relire. Je l’ai rapidement trouvé fascinant, génial et ce pour deux raisons.

Tout d’abord lorsque j’ai tenté de le lire à voix haute, c’était mission quasi-impossible. De jolis barbarismes très durs à prononcer comme « incroyabilicieux », « grobinets », … Pour le coup, Wikipédia avait raison : « Claude Ponti est reconnu pour son écriture subtile ». À chaque page, on découvre une succession d’univers très importants si on veut organiser le plus beau et le plus gros des gâteaux ! On a vraiment envie d’être cette Anne Hiversère pour le coup !

Deuxième point qui m’a plu : la précision des illustrations qui sont très fournies. Obligation de se poser, de prendre un temps pour scruter chaque détail dont certains se suivent d’une page à l’autre. Un poussin très farceur dans la montgolfière ! Si vous êtes joueur, vous pouvez jouer au jeu de la différence entre la septième et la quarante-quatrième page. J’ai mis du temps à la trouver…

Et cerise sur le gâteau : les pages 38-39. Rien de mieux que de fixer cette double-page et de repérer tous les super-héros et détectives célèbres qui ont forgé toute une enfance. Ils sont tous réunis dans le cadre d’une fête. Certains mangent du gâteau tandis que d’autres apportent des cadeaux. Un clin d’œil voulu par l’artiste qui, en exergue,  écrit : « Ce livre est un hommage à tous ces personnages et à leurs créateurs, qui ont inventé le monde des livres pour enfants et qui continuent, jour après jour, à nourrir de nouveaux livres.» Personnellement, j’en ai reconnu 51… Pas vous ?

Album que je vous invite donc à découvrir si vous ne le connaissez pas déjà !

 

Blaise et le château d’Anne Hiversère, Claude Ponti, éditions l’école des loisirs, 2004

Coup de cœur pour Suzanne aux oiseaux de Marie Tibi par Nicole Verdun

Première double page, présentation : « Comme toutes les semaines, une frêle silhouette traverse le jardin public. C’est une petite vieille dame vêtue d’un manteau noir, d’un châle tricoté et de bottines à boutons. C’est Suzanne. Il y a bien longtemps que Suzanne est seule. Son mari est mort à la guerre. Il était militaire. »

Si on regarde les illustrations, on voit que c’est la belle saison, tous les personnages portent des vêtements à manches courtes, sauf Suzanne. La page suivante nous offre un plan plus resserré, le même pratiquement que celui de la couverture. Suzanne place un mouchoir de dentelle sur le banc sur lequel elle s’assied, comme tous les jeudis, pour éviter de salir son manteau et sort de son sac de vieille dame des graines pour les oiseaux. Et puis elle parle aux oiseaux, leur raconte son mari, la ville blanche qu’ils habitaient dans cet autre pays chaud avec des dunes et des gâteaux au goût de miel. Et voilà qu’un jeudi, « un jeune homme mal rasé, mal fagoté » est allongé justement sur son banc à elle. Elle lui tape doucement sur l’épaule et lui demande une place sur le banc. En se réveillant le jeune homme nous fait partager sa vision de Suzanne : un doux visage penché vers lui, elle sent la lavande, elle a des rides aux coins des yeux et elle lui sourit.

Et c’est au jeune homme que Suzanne raconte sa vie ce jour là, et Nadim l’écoute, ne comprend pas tout, parle de son pays qu’il a fui à cause de la guerre, de son espérance d’avoir une bonne vie ici… Dans le parc, la vie tranquille se déroule, une dame enceinte lit sur une couverture à côté d’un enfant qui joue aux cubes, un garçon fait du jogging… Chaque jeudi, Nadim et Suzanne se retrouvent, elle lui apprend des mots nouveaux… On est en automne, les feuilles tourbillonnent. Un jeudi, Suzanne offre à Nadim une petite bague qui brille, le priant d’en faire bon usage. Ce sera leur dernière rencontre, Suzanne est ensuite partie pour toujours. Il reste à Nadim les mots de son amie et la bague. Dernière double page : le printemps est de retour, la dame enceinte porte maintenant son bébé contre sa poitrine, des canetons suivent leur mère sur le lac. Avec la bague, Nadim a pu acheter et installer une petite roulotte qu’il a nommé « Suzanne aux oiseaux ». Près de l’endroit cher à Suzanne, il vend des gâteaux au goût de miel aux visiteurs du parc.

Une histoire touchante : Marie Tibi raconte à demi-mot que la guerre a dérobé à chacun une partie de son existence, à l’une son mari, à l’autre son pays, les laissant abandonnés à leur solitude mais pas désespérés. Jamais, ni les conflits, ni les pays ne sont nommés, mais on pense à des pays du bassin méditerranéen. Ces deux personnages un peu dans l’errance se rencontrent, et Suzanne, en fin de vie, va permettre au jeune homme de construire la sienne grâce à la bague qu’elle lui offre. L’objet est hautement symbolique du lien tissé entre eux.

Le texte est précis, utilise des mots simples, il crée une atmosphère sereine. Le temps passe, les saisons se succèdent, d’une semaine à l’autre la vie se déroule, une vieille dame disparaît, un bébé naît…

Les illustrations de Célina Guiné cadrent le même endroit du parc, mais en plan large, plan serré, plongée, selon l’effet souhaité.

Une écriture sensible et une fraicheur dans les illustrations qui en font un album qui s’adresse aussi bien à des enfants qu’à des adultes.

Suzanne aux oiseaux, de Marie Tibi et Céline Guiné, éditions Le grand jardin, 2017

 

Coup de cœur pour Rage d’Orianne Charpentier par Juliette Theureau

Je me suis plongée dans ce court roman la tête la première, sans même avoir lu le résumé, juste parce qu’un ami libraire me l’avait mis entre les mains. « Lis-le. »

On la surnomme Rage et elle a traversé l’enfer pour arriver en France. Traumatisée par ce qu’elle a vécu, elle reste renfermée sur elle-même, malgré le soutien d’une amie à ses côtés.
Jusqu’à ce que son chemin croise celui d’une chienne maltraitée. Le regard de l’animal la transperce, tout en lui fait écho à son passé, à sa souffrance. C’est le déclic pour Rage qui va tout faire pour soigner la chienne, comme si c’était sa propre vie qui était en danger.

Le roman laisse une part d’ombre importante sur le passé de la jeune fille, l’imagination du lecteur devant se charger de compléter, ce qui peut être déstabilisant.

Rage brosse le portrait d’une jeunesse qui aime faire la fête mais qui est aussi ouverte aux autres, curieuse, voire aidante pour les plus courageux.

Il montre la dureté des épreuves auxquelles sont confrontés les migrants à la recherche de sécurité.

La jeune Rage est entourée de deux personnes : Artémis qui la comprend et la soutient, et Jean, un jeune garçon dont elle fait la connaissance lors de sa rencontre avec la chienne, touchant et intrigué par le mystère dont Rage est enveloppée.

Particularité : le roman est court (une centaine de pages) mais cela va avec la durée du récit qui est courte aussi, une petite dizaine d’heures à peine.

Rage est un bref roman que la plume d’Orianne Charpentier rend touchant sur le désarroi des migrants et leur fragilité, mais aussi sur leur courage.

Rage, Orianne Charpentier, Gallimard, collection Scripto, 2017

Pour d’autres articles de Juliette, un lien vers son blog littéraire :  Celle qui lit dans la nuit

Coup de cœur pour ICI de Richard McGuire par Anouk Gouzerh

Le roman graphique ICI raconte en trois-cents pages une histoire simple : la vie dans le salon d’une maison du New Jersey aux Etats-Unis à travers le temps. Un dispositif narratif déjà vu par ailleurs mais l’originalité du livre réside dans le cadre, un motif présent dès la couverture qui représente la fenêtre du salon. Sans jamais dévier de l’angle de vue choisi (une partie du salon), l’auteur-illustrateur ménage plusieurs cadres dans le cadre, variables dans leur nombre et leur disposition. Dans ces cadres, un couple raconte sa rencontre, un enfant danse, une flèche indienne fend l’air, un requin nage… En haut de ces rectangles qui fragmentent la page, la date indique le moment de l’action.

C’est ce second choix qui confère une grande puissance au récit : aucune chronologie, aucune notion « d’évolution » du lieu et des personnes : les temporalités cohabitent sur la même page, les actions se font écho ou créent un décalage parlant, parfois avec plusieurs millions d’années d’écart.

Ainsi Richard McGuire ne s’est donné de limites que l’espace, pour explorer une temporalité qui s’étend, si l’on cherche à rétablir une chronologie, entre 3,5 milliards d’années avant J.-C. et 22 175 ans dans le futur… Le salon disparaît donc parfois, lorsque l’on se trouve avant et après sa construction, au profit d’un étang calme ou d’une mer agitée.

La vie prend une ampleur nouvelle, parfois distendue, étirée ou au contraire condensée à l’extrême, par exemple grâce au découpage d’un même geste, porter un bébé dans ses bras, sur plusieurs pages ou ce même geste effectué par plusieurs personnes sur la même page, mais en 1949, 1924, 1988…

L’ouvrage dépasse l’effet mélancolique d’un récit linéaire qui explorerait l’évolution d’un monde à travers les époques : par le chevauchement des actions à travers les âges, tous les événements de la vie et de la mort s’invitent sur la page, avec des effets poignants, comiques, énigmatiques… Si l’on plonge dans l’histoire la plus large : la Terre, l’humanité, les Etats-Unis…, ce sont surtout les instants saisis de la vie quotidienne, les fragments de pensées, de paroles, de gestes qui intéressent Richard McGuire.

L’effet est étourdissant, le lecteur se retrouve pris entre l’empathie, la capacité à se reconnaître dans ces scènes de vie et l’insaisissabilité de ce grand « tout » temporel, foisonnant.

Toutes ces histoires possibles, esquissées, « croquées » au sens pictural ne se dévoilent jamais entièrement. Certaines scènes parlent d’elles-mêmes, ou s’éclairent à plusieurs dizaines de pages d’intervalles. D’autres nous sont révélées seulement si l’on revient en arrière, comme le canapé-lit vide des premières pages, dont on comprend qu’il ne raconte pas un emménagement à venir mais une disparition récente.

« Personne n’a le mode d’emploi de la vie », dit un personnage anonyme en 1910. Le contre-mode d’emploi de Richard McGuire nous fait vivre une traversée inédite : jamais un angle de mur n’aura été aussi inspirant.

Ici, Richard McGuire, Gallimard, 2015, Fauve d’or 2016 au festival d’Angoulême